Locus Solus

Nous voici brutalement plongés, dans un monde vernien, roussellien, dans un monde qui tient, à la fois, du monde ancien brisé et reconstitué par les Poirier, du space-opera le plus futuriste, de l’atmosphère des séries B, et de l’univers énigmatique d’un Benoît Peeters et d’un François Schuiten. (…)

C’aurait pu tout aussi bien le bunker du Docteur Müller dans l’Or Noir d’Hergé ; ou les salles, sous-salles et arrières-recoins de la Grande Pyramide de Jacobs; les intérieurs d’époque de Tardi, voire même des fragments de péristyles, des colonnes tronquées ou des atriums gréco-romains comme on en voit chez Jacques Martin.

Mais Roussel, c’est plus juste. C’est plus proche. À cause de tout un art de l’indécision élaborée, de toute une mise en scène de la répétition, du raffinement presque bouffon, et en même temps, de ce côté précis, net au cordeau comme au couteau, cruel, glacial, parano quasi. Et puis bien sûr, à cause de Locus Solus, ce célèbre roman que le non moins célèbre écrivain français fit paraître en 1914, juste après ses Impressions d’Afrique, et dans lequel fourmillent toutes sortes d’inventions mécaniques et chimiques d’une grande curiosité.

Locus Solus conviendrait admirablement comme titre général aux travaux de Jean-Michel François, car, sous couvert de tous ses Leux Illusoires qu’il nous présente, c’est bien ce que nous révèle, au sens le plus photographique du terme, le jeune dessinateur namurois : ses lieux individuels, ses intimas, ses petites machines – y compris célibataires ! – et, bien sûr ses inévitables zones d’ombres, par pans entiers !

Qu’on observe, attentivement, ces noirs où visiblement, il va au charbon de son intérieur charabia, ou ces bleus – entre blues et blés qu’on à tous, à l’âme ! – : ces verts, aussi quand ça stagne et devient visqueux sans doute : ce sont les couleurs de ses loci soli à lui, de ses lieux seuls – impeccablement seuls ! – où il se retrouve toujours plus au bord de son propre soliloque.

Il y a, en effet, dans les dessins de Jean-Michel François sinon une aphasie, une méfiance envers les paroles inutiles, et une attente, frappante, un macérât, morbide parfois.

Ce sont, dirait-on, des antichambres ou, comme dans le cas d’un récent triptyque, une sorte de salle de patience, ou de torture, avec semble-t-il, des sièges compliqués, en forme de pupitre de vieil écolier, et destinés à quelques ravagés du genou ou autres charcutés du cul.

Un bandagiste ou un poseur de prothèses va-t-il, soudain surgir ? Un moine trappiste sortir d’une Œuvre au Noir ? un dompteur d’insectes géants ? Un interrogateur de police ? Un puisatier venu vider des chiottes aménagées dans des boîtes à ouvrages ou des coudes de tuyaux de chaufferie ?

Non ! cela va de soi !

Pas davantage ne se pointeront l’aviateur en peau de bique dont la structure volante est, solidement, arrimée au sol ou le coupeur de ponts, obsédés par ses piles phalliques.

L’exterminateur de rats (ces rats qui se réfugient dans les tunnels à fraises de Wépion !) et le tordeur, voire le tortionnaire, de linge, resteront, eux aussi imperturbablement absents.

Il n’y a pas de personnages, ici ! Le dessinateur tient-il tous les rôles ? Pas de phrases ! Pas de mots ! Trop de tension : que d’arêtes, des nœuds et de câbles, l’a-t ’on remarqué ?

Rien que le trait acéré du silence et une sérieuse dose d’ironie : on s’en serait douté ! Celle qui faisait dire à Raymond Roussel à la fin de la description d’une extraordinaire machine à escrimer : cette machine était en somme une banale remouleuse.

Quelle phrase merveilleuse.

Jean-Pierre Verheggen
(circa 1980)